Prédication – « Une lumière s’est levée »
Ésaïe 8.23-9.3 / 1 Corinthiens 1.10-13 / Matthieu 4.12-23
Introduction – Nommer les ténèbres
Frères et sœurs,
Avant de parler de lumière, il faut oser parler des ténèbres.
Car la lumière n’a de sens que là où quelque chose manque, là où quelque chose est obscur, blessé, incertain.
Les textes bibliques de ce dimanche ne commencent pas par une victoire éclatante, ni par une louange triomphale. Ils commencent par un constat dur, lucide, presque brutal : le peuple marche dans l’obscurité.
Pas une obscurité vague ou poétique, mais une obscurité concrète : oppression, invasion, peur, divisions, perte de repères.
Et si cette parole nous rejoint encore aujourd’hui, c’est parce que nous savons, nous aussi, ce que signifie marcher dans l’ombre.
Il y a les ténèbres du monde : les guerres, les injustices, les fractures sociales, les violences visibles ou silencieuses.
Il y a aussi les ténèbres plus intimes : celles du doute, de l’épuisement, de la solitude, du deuil, de la culpabilité parfois.
Et puis, il y a les ténèbres communautaires : l’incompréhension entre croyants, les divisions, les blessures au sein même de l’Église.
La Bible ne nie jamais ces réalités. Elle ne les minimise pas. Elle ne les spiritualise pas pour les rendre inoffensives.
Mais — et c’est là le cœur de l’Évangile — elle annonce que Dieu entre dans ces ténèbres.
I. La lumière promise au cœur de l’histoire – Ésaïe
Le prophète Ésaïe parle à un peuple humilié. Les régions de Zabulon et de Neftali ont été les premières à subir l’invasion assyrienne. Ce sont des territoires blessés, marginalisés, considérés comme perdus.
Et pourtant, ce sont ces terres-là que Dieu choisit pour faire entendre une promesse :
« Le peuple qui marchait dans l’obscurité voit une grande lumière. »
Remarquons bien : le texte ne dit pas « le peuple qui sort de l’obscurité », mais le peuple qui marche encore dedans.
La lumière ne vient pas à la fin du tunnel ; elle surgit pendant la marche, au cœur même de la nuit.
C’est fondamental pour notre foi.
Dieu ne conditionne pas sa présence à notre réussite spirituelle. Il n’attend pas que nous ayons tout compris, tout réglé, tout réparé.
Il promet une lumière avant la victoire, avant la paix, avant la délivrance complète.
Et cette lumière, Ésaïe la décrit avec des images fortes : la joie retrouvée, le joug brisé, l’oppression levée.
Autrement dit, cette lumière n’est pas seulement intérieure ou symbolique : elle transforme la réalité.
Mais déjà, chez Ésaïe, quelque chose dépasse Israël. La Galilée est appelée « région des étrangers », territoire mêlé, frontière ouverte.
La promesse déborde. La lumière annoncée ne sera pas réservée à un seul peuple, à une seule culture, à une seule histoire.
Et c’est là que nous pouvons introduire, doucement, la symbolique universelle de la lumière.
II. La lumière comme symbole universel
La lumière est peut-être le symbole le plus partagé de l’humanité.
Dans presque toutes les cultures, toutes les traditions, elle évoque la vie, la vérité, la connaissance, la présence du divin.
La lumière rassure, éclaire, oriente. Elle permet de voir, mais aussi de vivre.
Et la Bible ne s’oppose pas à cette universalité. Au contraire, elle l’assume.
Dès la Genèse, Dieu dit : « Que la lumière soit ».
La lumière est le premier don, le premier signe de la création.
Mais la foi biblique va plus loin : elle ne s’arrête pas à une lumière cosmique ou abstraite.
Elle affirme que la lumière prend visage, qu’elle devient relation, qu’elle s’adresse à l’humanité.
C’est ce que nous allons voir avec l’Évangile.
III. La lumière incarnée – Jésus en Galilée
Matthieu est très précis. Jésus quitte Nazareth et s’installe à Capharnaüm, au bord du lac.
Ce n’est pas un détail géographique anodin. C’est un geste théologique.
Jésus commence sa mission dans la Galilée des nations, là où les frontières sont poreuses, là où les identités sont mêlées, là où la pureté religieuse n’est pas garantie.
Et Matthieu nous dit clairement : c’est l’accomplissement de la promesse d’Ésaïe.
La lumière annoncée n’est plus une attente : elle est là.
Elle marche sur les chemins poussiéreux.
Elle regarde les hommes dans les yeux.
Elle appelle par leur nom des pêcheurs ordinaires.
Et le premier mot de Jésus est simple, mais exigeant :
« Changez de vie, car le Royaume des cieux est tout proche. »
La lumière ne vient pas seulement consoler ; elle déplace.
Elle révèle ce qui doit changer. Elle éclaire nos orientations, nos choix, nos attachements.
Quand Jésus appelle Pierre, André, Jacques et Jean, il ne leur donne pas un programme détaillé.
Il ne leur promet pas la sécurité.
Il leur dit simplement : « Suis-moi. »
Et eux laissent leurs filets.
Frères et sœurs, c’est peut-être là que la lumière devient intérieure.
Non pas comme une illumination spectaculaire, mais comme un appel discret, persistant, qui nous invite à lâcher ce qui nous retient pour entrer dans une vie plus vaste.
IV. Lumière et grâce : un don immérité
Il est important de le dire clairement : cette lumière n’est pas une récompense.
Elle est grâce.
Les premiers disciples ne sont ni les plus pieux, ni les plus savants.
La Galilée n’est pas la région la plus prestigieuse.
Et pourtant, c’est là que Dieu commence.
Cela rejoint profondément la théologie de la grâce :
Dieu n’éclaire pas ceux qui le méritent ;
il éclaire ceux qui accueillent.
La lumière du Christ n’est pas conquise par l’effort humain, elle est reçue dans la foi.
Et cette grâce est universelle : elle ne connaît ni frontières, ni hiérarchies, ni exclusions.
Mais alors, une question surgit :
si cette lumière est donnée à tous, pourquoi sommes-nous encore divisés ?
V. Une lumière qui dénonce les divisions – Paul à Corinthe
Paul écrit à une Église jeune, vivante, mais profondément fracturée.
À Corinthe, on se réclame de tel ou tel prédicateur. On compare, on hiérarchise, on s’oppose.
Et Paul pose une question décisive :
« Le Christ est-il divisé ? »
Autrement dit : comment la lumière pourrait-elle produire des ténèbres ?
Comment celui qui éclaire tous les hommes pourrait-il devenir un motif de rivalité ?
Paul recentre tout sur la croix.
Ce n’est ni Paul, ni Apollos, ni Pierre qui sauvent.
C’est le Christ crucifié.
La lumière véritable ne vient pas de notre sagesse, de nos systèmes, de nos appartenances.
Elle jaillit d’un lieu paradoxal : la croix, lieu de faiblesse, d’abandon, d’obscurité apparente.
Et c’est là que nous pouvons faire un pas de plus dans la symbolique.
VI. Lumière, croix et unité
La croix est formée de deux axes :
– un axe vertical, qui relie l’humanité à Dieu ;
– un axe horizontal, qui relie les humains entre eux.
Lorsque ces deux axes se rencontrent, la lumière surgit.
L’unité chrétienne n’est jamais seulement sociale ou affective.
Elle est enracinée dans une réconciliation plus profonde : la réconciliation avec Dieu.
Et inversement, notre relation à Dieu ne peut pas être authentique si elle ignore la relation aux autres.
La lumière du Christ éclaire en profondeur :
– elle réconcilie intérieurement,
– elle rassemble communautairement,
– elle ouvre à une communion plus vaste que nous-mêmes.
Ce n’est pas ésotérique. C’est profondément biblique.
Conclusion – Marcher comme des enfants de lumière
Frères et sœurs,
Les textes de ce jour nous invitent à un même mouvement : accueillir la lumière et marcher ensemble.
Accueillir la lumière :
– dans nos ténèbres personnelles, sans honte ;
– dans nos fragilités communautaires, sans peur ;
– dans notre monde blessé, sans naïveté.
Marcher ensemble :
– non pas en niant nos différences,
– mais en refusant qu’elles deviennent des divisions,
– en laissant le Christ être notre centre.
La lumière s’est levée.
Elle ne nous écrase pas.
Elle ne nous juge pas.
Elle nous appelle.
Alors, frères et sœurs, marchons dans cette lumière.
Laissons-la éclairer nos pas, réchauffer nos cœurs, unir nos vies.
Et devenons, humblement, des reflets de cette lumière, pour ceux qui marchent encore dans la nuit.
Amen.