Paul à Athènes – Actes 17, 16-34
Ce discours, très connu, est tout à fait unique dans les Actes car il est le seul discours public devant une assemblée intégralement païenne, sans aucun lien avec la tradition juive.
Il est donc le prototype même du discours missionnaire et il est donc intéressant de l’analyser pour comprendre comment partager l’évangile, dans notre monde devenu très sécularisé, avec des personnes devenues étrangères à notre culture religieuse – Comme Paul, en tant que chrétien, nous nous devons nous poser la question de ce que nous pouvons transmettre à notre prochain et, éventuellement, de ce que nous ne pouvons pas.
Pour situer notre passage dans le livre des Actes, rappelons que Paul, en rupture avec la frange conservatrice des juifs représentés par Pierre et surtout par Jacques, se trouve exilé par eux loin de Jérusalem. L’histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée essaiera de réconcilier Paul et Pierre en les présentant tous les deux en mission d’évangélisation commune à Rome, mais rien – hors la tradition des Pères – ne permet d’étayer ce fait. Ce que font comprendre les lettres de Paul c’est plutôt qu’il n’est plus le bienvenu dans les colonies qu’il a fondées (comme Antioche) : Paul se trouve en quelque sorte « expulsé » d’autorité vers le front missionnaire des païens, c’est à dire vers celui qui a le moins de chance de réussir.
Paul va donc devoir, devant une situation nouvelle, construire un nouveau protocole d’enseignement de l’évangile. Devant l’Aéropage qui est un tribunal d’aristocrates athéniens, pas question de commencer par citer l’Exode comme il fit à Antioche. Paul va structurer son discours selon, ce qu’on appelle en psychologie, un « recadrement progressif », en l’occurrence un recadrement en trois étapes.
Pour commencer, 1ère étape, Paul reprend à son compte le projet philosophique grec. En occident la pensée philosophique s’est structurée autour de la notion d’individu, contrairement par exemple à la pensée orientale. De Protagoras à Aristote, les Grecs reconnaissent que l’homme est un animal autonome, ressentant et pensant, création voulue par un principe divin, à la fois proche – car ce principe Divin a besoin d’interagir avec l’homme – et éloigné – car Sa volonté est au-dessus de toute compréhension.
C’est donc par-là que commence Paul :
• Dieu créateur du Ciel, de la Terre et des hommes, est au-delà des limites qu’il a fixé pour les hommes,
• Dieu n’a pas besoin de l’homme mais néanmoins il invite l’homme à venir à sa rencontre, et se tient même à dessein tout près de lui.
Au passage, l’air de rien, Paul égratigne les manifestations d’une religiosité populaire et superstitieuse, les marchands d’idoles souvenirs de l’agora : les aristocrates de l’Aéropage devaient partager la même opinion, car ils n’interrompent pas son discours pour manque de respect aux Dieux. On avait déjà assimilé chez les intellectuels grecs la notion d’un Dieu intime, qui nous parle et veut nous guider dans la vie (comme le Daimon de Socrate). Le premier dessein du discours missionnaire de Paul est donc de rappeler des valeurs et des concepts communs associés au divin, chez eux comme chez lui : sans ce socle commun pas d’évangélisation possible.
Jusque-là, sans surprise, tout va bien …
Ensuite, 2ème étape, Paul tire de sa propre culture juive des valeurs et des concepts étrangers aux grecs : la notion de salut collectif et de fin des temps.
Dans la culture juive, concevoir un salut pour moi seul n’a aucun sens : je ne suis pas le fils unique de Dieu. Même lors d’une prière intime devant Dieu, je suis relié à tous ceux qui le prient en même temps que moi et que je peux considérer comme famille ou ma tribu : Dieu nous appelle d’ailleurs tous ses enfants, car notre salut viendra pour nous tous, dans une parfaite égalité devant lui. Et pour que s’accomplisse cette parfaite égalité il faut qu’elle arrive au même moment, lorsque le signal de la fin de temps sera donné, et que toutes choses seront accomplies selon sa Volonté. La Création n’est donc plus cyclique, selon l’ordre éternel et immuable des saisons, mais périssable et orientée vers sa fin, décidée de toute éternité.
C’est ainsi que continue Paul :
• Dieu ne me dit pas à moi mais il dit à tous que nous devons nous convertir, nous tourner vers Lui
• Dieu a fixé un jour, déjà, où il jugera le monde, nous tous donc, en toute justice.
Au passage, l’air de rien, Paul ajoute que c’est un homme bien précis (vous avez deviné j’espère qu’il parle de Jésus) qui a lancé le top départ du compte à rebours.
A ce point du discours, pour ma part, je suis surpris que les auditeurs n’aient pas déjà tiqué …
Les Dieux grecs sont les garants du monde, les perpétuateurs d’un ordre stable qu’ils ont imposé au prix du sang contre leur propre famille, les Titans : ils n’ont plus d’agenda pour la Création, ils n’attendent pas qu’elle s’améliore – ils punissent au contraire ceux qui la déstabilisent par leurs actes impies. Quant au salut collectif, pour un grec il n’a pas de sens : la collectivité est une politique de survie dans ce monde, pas une notion spirituelle ou sacrée.
Pourtant, curieusement, les Aéropagites acceptent ce discours, car Paul a compris qu’il répondrait à une attente de leur part, à une espérance informulée : celle de trouver un sens au Monde. Le monde ne peut pas se réduire au cycle naturel des saisons, des naissances et des décès : il y a forcément un Dieu inconnu, différents des Olympiens qui régissent la météo, qui a un plan inconnu pour ce monde et pour moi. J’ai besoin de connaître ce plan, j’y suis appelé et je veux à la rencontre de ce Dieu-là. C’est en tout cas ainsi que Paul interprète l’autel du Dieu inconnu, et qu’il a apparemment raison de le faire, au moins pour certains membres de son auditoire. Le deuxième dessein du discours missionnaires de Paul est d’identifier, à partir d’une référence culturelle de l’autre, une attente spirituelle, une attente à laquelle il peut répondre par une référence de chez lui – car cet référence y répondra, comme il y a déjà répondu dans sa culture d’origine : c’est cette espérance de l’autre comblée par l’espérance de l’un, qui matérialise à la fois le sens du salut collectif, et la volonté universelle de Dieu pour ce monde.
Mais c’est malheureusement maintenant que cela se gâte…lorsque Paul amorce un virage sur l’aile pour la troisième étape de son discours : Paul proclame, assez abruptement, la résurrection du Christ, signe tangible de la Volonté de Dieu pour le monde (confer étape 2) et de la grâce intime accordée au croyant (confer étape 1). Pour Paul la résurrection du Christ est ce qui valide tout le reste, ce qui fonde toutes mes convictions précédentes sur Dieu. Pour les Athéniens, c’est malheureusement ce qui invalide tout le reste : un cadavre, marqué dès l’instant de sa mort par l’impureté (un prêtre devait retourner se purifier après avoir croisé une procession funéraire), un mort ne peut ressusciter. Paul a été la crédule victime d’un charlatan qui a simulé sa mort, comme cet Alexandre d’Abonotique, gourou vénal et peu scrupuleux, dont parle Lucien de Samosate.
Ce rejet des athéniens n’est-il qu’un rejet culturel propre au contexte de Paul et qui avec de la pédagogie aurait pu être évité ? Je crois qu’en réalité ce passage nous montre les limites du discours missionnaire, et plus généralement les limites de ce que nous, chrétiens, pouvons partager avec les autres, même avec la meilleure volonté du monde. Il est possible d’exposer devant d’autres ce message profondément original de l’Evangile : que Dieu a pu ressusciter son Fils, et qu’il peut encore ressusciter tout homme qui considère ce Fils comme son frère. Nous pouvons dire que c’est notre conviction, et que cette conviction porte toute notre foi et notre espérance dans l’humanité. Nous ne pouvons cependant en convaincre personne. L’Esprit seul qui souffle sur tous les êtres de la création, peut permettre à certains de faire ce que Kierkegaard appelle « le saut dans le vide de la foi », ce saut qui nous fait tomber du haut de toutes nos convictions pour descendre jusqu’à la position la plus humble vis-à-vis de Dieu : celle qui nous fait ressentir au plus profond de nous la Grâce incompréhensible que nous avons reçu par la mort et la résurrection de Jésus.
Le discours de Paul s’arrête là et il est désormais plus que temps d’arriver à la fin de cette prédication, car vous avez maintenant tous compris que toute prédication a ses limites. Comme Paul devant l’Aréopage, je ne peux que témoigner que pour moi la résurrection du Christ fait sens, qu’elle emporte ma conviction que Dieu veut faire de moi un être vivant malgré le sentiment de finitude qui parfois m’accable, et que cette conviction n’a de sens pour moi que si elle est partagée avec d’autres – d’où mon engagement en église. Je ne peux toutefois, pas plus que Paul, convaincre quiconque de tout cela. Je crois que reconnaitre que nous ne pouvons pas convertir notre prochain, à l’opposé des proclamations tonitruantes de certains pasteurs évangéliques américains, est aussi une caractéristique de notre foi, et que ce trait ne doit pas être oublié dans notre apport aux autres. Comme le disait un aumônier d’hôpital que j’ai côtoyé : « notre prochain est sur scène, notre Dieu est dans la salle, quant à nous, nous sommes simplement dans les coulisses pour nous assurer que les deux aient une chance de se parler ».
Amen.