Culte du 11 octobre 2026 : Matthieu 22, 1-14
Voilà un texte qui nous prend à rebrousse-poil, et qui bouscule l’image polissée que nous nous faisons de Dieu ! Le roi n’est-il pas, en effet, dans les paraboles, une figure de Dieu lui-même ? Quel est donc ce roi fantasque qui invite généreusement, puis envoie ses troupes pour faire périr ceux qui ont refusé de venir à son festin ? Quel est ce roi, qui fait entrer mauvais et bons, puis reproche à un convive sa tenue et le jette dehors ? Et si ce roi est bien une figure de Dieu lui-même, pourquoi l’auteur de l’évangile de Matthieu en fait-il ce personnage soupe au lait, étonnamment généreux, et l’instant d’après, en proie à la colère ?
Pour le comprendre, il nous faut, je crois, nous replacer dans le contexte historique, au moment où Matthieu écrit son évangile : nous sommes dans les années 80 de notre ère. Dix ans plus tôt, Jérusalem est tombée, après un siège de plusieurs mois mené par Titus et quatre de ses légions. La révolte juive de 66, qui avait réussi à repousser les romains hors de la ville, est vaincue dans un bain de sang. Lorsque Matthieu écrit, tous les esprits sont encore pleins d’images terribles : le temple en flammes, la population, hommes, femmes et enfants affamés par six mois de siège, massacrés par les soldats romains, les longues colonnes de prisonniers portant les fers, l’incendie de la ville et l’épaisse fumée montant dans le ciel clair.
Depuis ce terrible évènement, la situation s’est crispée entre le judaïsme, replié en Galilée et qui tente de se restructurer, et la communauté chrétienne naissante. Les chrétiens d’origine païenne et les judéo-chrétiens se séparent progressivement en se démarquant les uns des autres. L’Église et la synagogue se déchirent, alors qu’elles puisaient à la même source, et que leur origine était commune.
Au milieu de ce bouleversement, de cet état de crise profonde, une question est dans tous les esprits, une question lancinante : pourquoi ? Pourquoi Jérusalem est-elle tombée ? Pourquoi le Temple, ce Temple reconstruit après l’exil, signe du retour, signe de la bonté et de la fidélité de Dieu, est-il détruit ? Est-ce une punition, un avertissement ? Et si oui, à cause de quels manquements, de quelles erreurs ?
La parabole que nous avons lue essaie, je crois, à sa manière, de répondre à cette question. Et elle le fait en deux volets, en deux parties : d’abord en racontant l’histoire des invités qui ne sont pas venus, remplacés par ceux que l’on va chercher aux carrefours pour remplir la salle de noces ; ensuite en braquant le projecteur sur un convive qui n’a pas mis sa tenue de fête.
Un roi, donc, marie son fils, et fait un grand festin pour fêter dignement l’évènement. La noce, on le sait, est souvent dans la Bible le symbole de cette communion joyeuse et définitive avec Dieu que nous espérons et attendons. Le texte d’Esaïe que nous avons lu tout à l’heure est un exemple de cette promesse faite au peuple d’une union pleine avec son Seigneur, dans laquelle toute larme est effacée. Un roi marie son fils, et il invite largement, sans compter. Sans doute a-t-il prévenu les invités longtemps à l’avance ; la règle veut qu’ensuite, un serviteur, lorsque tout est prêt, passe chercher les convives.
Mais les invités sont curieusement impolis ; ils ne viennent pas, et n’essaient même pas de donner des excuses (contrairement à ce qu’on trouve dans la version que propose Luc de cette parabole). Il n’y a aucun dialogue, aucun échange : l’invitation, l’appel, se heurte à un mur, à une porte fermée. « Ils ne voulaient pas venir », dit le texte, et l’imparfait utilisé ici semble décrire une posture de refus que rien ne semble pouvoir ébranler. Un roi marie son fils, il invite largement, sans compter, mais les invités ne semblent pas saisir la chance incroyable qui leur est offerte, le cadeau formidable qu’on leur fait.
Le roi, pourtant, ne se décourage pas, il envoie ses serviteurs une seconde fois, et leur demande de décrire les préparatifs, l’odeur des viandes grasses, la somptuosité du banquet. Mais les invités ne sont soucieux que de leurs petites affaires ; seul le travail semble compter pour eux : « ils s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce », dit le texte. C’est comme s’ils ne pouvaient sortir d’une logique marchande, d’une logique de rentabilité, alors que ce qui leur est proposé est entièrement gratuit. Pire encore, comme une conséquence de leur silence, de cette incapacité à entrer en dialogue, les voilà qui donnent libre cours à la violence, une violence absurde et sans cause : pourquoi mettre à mort ceux qui sont porteurs d’une invitation gratuite à un formidable banquet ? Est-ce la générosité de l’invitation qui est insupportable ?
On peut donc comprendre que le roi se mette en colère. Et l’incendie de la ville de ces invités assassins, vous l’aurez compris, résonne familièrement aux oreilles des contemporains de Matthieu. Bien sûr, c’est à Jérusalem que l’on pense à cet instant. Pourquoi a-t-elle été détruite ? Une extraordinaire invitation était lancée, en Jésus, le Christ, à toute l’humanité, à commencer par le peuple d’Israël. Et les invités sont restés sourds, ils se sont détournés de Celui qui leur ouvrait les bras. Pire encore, ils ont tué, non pas les serviteurs, mais le fils lui-même, celui dont on fêtait la noce.
« La noce est prête, mais les invités n’en étaient pas dignes », dit le roi. La dignité, ici, ne découle pas d’un certificat de bonne conduite, elle n’est pas le fruit d’une moralité irréprochable. Non, la dignité réside juste dans cette acceptation simple d’être invité, comme on est, avec ses imperfections, et gratuitement, au festin de la grâce. J’en veux pour preuve la troisième vague d’invitation, qui concerne tout le monde, mauvais et bons. « Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs », disait Jésus aux Pharisiens au chapitre 9 du même évangile. Être digne, c’est ouvrir sa porte, c’est ouvrir son cœur, c’est venir à la fête préparée pour nous.
La seconde partie de la parabole met en scène un homme mal habillé. Peut-être le roi, dans sa grande bonté, a-t-il fourni aux convives des tenues de fête. Celui-là, en tout cas, ne l’a pas revêtue, il semble ne pas avoir compris que ce jour n’est pas comme les autres, et qu’il est à la table du roi lui-même. Et ce qui frappe, là encore, c’est le silence de cet homme. Lorsque le roi l’interpelle, il reste muet, enfermé en lui-même. Une fois encore, la parole du roi se heurte à un mur, à une porte fermée.
Pourtant, cet homme fait partie des convives, il est dans la salle de noces. Ou si l’on file la métaphore évoquée tout à l’heure, il est dans l’Église, il a accepté, lui, l’invitation, il a reconnu le Fils. Ne nous y trompons pas, l’auteur de l’évangile ne montre pas du doigt ceux qui, parmi les juifs, ont refusé de reconnaître Jésus comme Messie. Non, la réalité est infiniment plus complexe, dans la communauté dont il est issue, probablement les chrétiens d’origine juive et ceux qui sont issus du paganisme sont-ils mélangés. La parabole ne vise donc pas seulement le judaïsme, mais aussi l’Église elle-même. A l’intérieur de la salle de banquet aussi, on peut se fourvoyer, et oublier de mettre le vêtement de l’obéissance, oublier l’exigence éthique chère à Matthieu, et qu’il rappelle avec force. « Il ne suffit pas de me dire : « Seigneur, Seigneur ! » pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux », enseignait Jésus à ses disciples.
Pourquoi Jérusalem est-elle tombée, pourquoi le Temple est-il détruit ? Le salut gratuit, l’invitation au festin de la grâce ne dispensent pas de l’exigence d’une vie qui prend au sérieux la Parole reçue et la met en pratique. Celui qui se contente d’accueillir pour lui-même la bonté de Dieu sans laisser cette bonté transformer et convertir concrètement son comportement, participe à cette déconstruction de la ville de la Paix, Jérusalem.
Voilà un texte qui nous prend à rebrousse-poil, c’est vrai, parce qu’il est décapant, et parce qu’il marie la grâce inconditionnelle et une double exigence : celle d’ouvrir nos cœurs à l’invitation qui nous est faite, et celle d’accorder nos vies à l’exigence de l’Evangile. Nous ne sommes plus au temps de la chute de Jérusalem, et pourtant, le monde qui nous entoure traverse crise sur crise. Nous qui ce matin entendons ce texte pour nous-mêmes, nous sommes bousculés par ce roi à la fois bon et intransigeant. Dieu nous appelle, il nous invite, et son invitation a la saveur du grand large. Et l’urgence d’y répondre est d’autant plus pressante que le monde qui nous entoure va mal. Qu’allonsnous faire ? Saurons-nous lâcher ce qui nous occupe pour répondre à son invitation ? Accepterons-nous de revêtir le vêtement de la grâce, celui qui, en Jésus, le Christ, nous est offert ? Ou bien continuerons-nous à vouloir nous débrouiller par nous-mêmes ? « Viens », nous dit le Seigneur ce matin, « je t’invite ».
Amen