Quelle Puissance ?
Lettre de Paul aux Romains 8 35-39
33 Les Élus de Dieu, qui les appellera en jugement ? C’est Dieu qui est le seul juge !
34 Qui les accusera ? Christ, mort, pleinement ressuscité, est à la droite de Dieu et parle pour notre défense !
35 Qui les emprisonnera loin de l’amour que leur témoigne Christ ? Peut-être la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ?
36 En effet il est écrit : C’est à cause de toi qu’on nous met à mort tout le jour, Qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie.
37 Mais toutes ces choses nous les surmontons en vainqueurs, grâce à Celui qui nous a aimés.
38 Car j’ai la ferme assurance que ni la mort ni la vie, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les anges ni les dominations, 39 ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur.
Lettre de Paul aux Colossiens 2 13—14
Vous qui étiez morts par vos offenses et par l’incirconcision de votre chair, Christ vous a rendus à la vie avec lui, en nous faisant grâce pour toutes nos offenses ; il a effacé le péché dont les Ecritures nous rendaient coupables et qui subsistait encore contre nous, et il l’a détruit en le clouant à la Croix; il a aussi vidé de leur sens les puissances et les dominations, avant de les livrer publiquement en spectacle, triomphant d’elles par sa Croix.
Lettre de Paul aux Galates 4 8-11
Autrefois, ne connaissant pas Dieu, vous serviez des puissances qui ne sont pas divines par elles-mêmes ; mais à présent que vous avez connu Dieu, ou plutôt que vous avez été connus de Dieu en tant que fils, comment retournez-vous à ces faibles et pauvres artifices, auxquels de nouveau vous voulez vous asservir ? Vous interrogez le cycle des jours, des lunaisons, des temps fastes et néfastes de l’année ! Vraiment, je crains d’avoir travaillé pour vous en pure perte.
La lettre aux romains, qui est notre texte du jour, datée autour de + 60, fait partie des lettres de la maturité de Paul. Paul trouve la patience d’exposer de façon structurée sa théologie du Christ en se référant tantôt au cadre pensée juif (ce qu’il fait juste avant notre passage, en parlant de la Création du monde par Dieu dans Genèse) tantôt au cadre de pensée grec comme dans notre lecture du jour, où il emprunte à une vision néoplatonicienne du monde : celle-ci décrirait l’univers comme une sorte d’échelle des êtres et des concepts qui partirait de ce monde pour arriver ultimement à Dieu, en traversant des sphères concentriques, habitées par des puissances ou des « idées » – l’Idée des idées étant Dieu lui-même.
Paul ne remet pas en cause ce cadre de pensée (ces « puissances » existent bien puisque certains choisissent de s’y asservir comme mentionné dans Galates) mais il le fragilise considérablement en affirmant que le message du Christ, s’il est compris et vécu, rend cette approche philosophico-ésotérique « vide de sens » pour le croyant (pour reprendre l’expression de Colossiens).
Rappelons d’abord le cadre de pensée néoplatonicien qu’utilise puis relativise Paul.
Dans ce cadre de pensée, Dieu, l’Idée des idées, ne se laisse pas approcher si facilement. Le monde matériel que nous connaissons est marqué, comme le rappelle Paul dans notre texte, par les tribulations (la mort, le manque) et les émotions négatives (l’angoisse). Il est aussi marqué par l’obscurité : nous ne voyons Dieu, dans le meilleur des cas, que comme un pâle reflet du jour au fond d’une caverne : il nous est malheureusement impossible nous retourner dans cette caverne pour contempler de face la lumière divine – il faudra attendre notre mort. Le fameux « chant du cygne » dont parle Platon dans le Phédon, ce chant magnifique des derniers instants, n’est pas un chant de désespoir : c’est au contraire un chant de joie, la joie que témoigne le cygne d’accéder enfin par sa mort à la lumière véritable.
Si cette contemplation parfaite n’arrive qu’après la mort, elle doit cependant se préparer avec soin pendant la vie. En particulier il faut apprendre l’ordonnancement des cercles concentriques du monde, les noms des habitants de chaque cercles (puissances, dominations, anges ou concepts comme le temps et l’espace) et les mots pour se les concilier : c’est pas toujours très clair, certes, mais c’est faisable pour peu qu’on ait reçu le bon enseignement du bon maître de la bonne école.
Pour résumer, selon le cadre de pensée néoplatonicien, 3 conditions sont nécessaires pour une relation pleine et entière avec Dieu :
- D’abord être bien initié de son vivant, car un enseignement assez technique est requis
- Faire des efforts, spirituels et intellectuels pour s’approcher de Dieu – le découragement ou la lassitude sont proscrits car ils nous font retomber dans la matérialité négative de ce monde, la sphère la plus basse du Cosmos,
- Être patient ! car ce n’est qu’à notre mort que nous pourrons vivre pleinement notre relation à Dieu.
Pour Paul, le message du Christ ouvre le croyant à une relation à Dieu toute différente, une relation qu’il compare à celle d’un père à ses enfants :
- Non, nous n’avons pas besoin de maîtres à penser éminents, ni de théories complexes, pour croire en Christ. Il n’y a qu’à reconnaitre que Christ est notre Frère, disons un Grand Frère, et que Dieu est notre Père. Il n’est pas besoin, en famille, de faire de longs discours pour expliquer pourquoi nous tenons les uns aux autres.
- Oui nous devons faire des efforts pour vivre notre foi, mais pas de peur de nous éloigner de Dieu – nous devons faire des efforts simplement parce que le temps qui nous reste est compté et qu’il n’est pas facile de rester fidèle à Dieu sous la pression de ce monde. Cependant Christ, notre frère, est à nos côtés sans cesse et par Lui nous sommes confortés dans notre relation au Père.
- Non, nous n’avons pas à attendre notre mort pour vivre pleinement notre relation à Dieu. La mort ne nous apportera, dans notre relation à Dieu, rien de plus ni rien de moins. Notre foi nous permet dès à présent de ressentir en nous, la plénitude de l’amour de Dieu, précisément parce qu’il a voulu, en s’abaissant sur la Croix, nous rejoindre dans ce monde matériel et difficile des hommes.
Pour illustrer ces trois points nous pouvons citer trois extraits de notre texte du jour :
- « Dieu seul est juge, et Christ notre intercesseur » – le fondement de notre foi est dans l’enseignement du Christ et les Ecritures. Sans renier la valeur d’autres enseignements spirituels, ceux-ci, dans le domaine de la foi, doivent rester subordonnés à ceux-là.
- « L’angoisse, les difficultés, le dépouillement nous mettent un peu à mort tout le jour » – mais, l’exemple du Christ, sa Croix et sa résurrection, nous apprennent que nous pouvons ressusciter à ces tribulations, notre quotidien sur cette terre. Il n’y a pas de jour « néfaste » pour notre foi.
- « Rien, ni notre passé, ni notre avenir, ni aucune puissance ne peut nous séparer de l’amour du Christ » – dans cette vie, nous ne sommes jamais séparés du Christ une fois que nous l’avons reconnu comme notre Seigneur. Nous avons, par notre foi en Lui, un accès filial et direct à Dieu, sans avoir à nous concilier les puissances et les dominations, ni attendre notre mort.
Comme ce texte de Paul est une sorte de réfutation de la vision néoplatonicienne grecque, désormais affaire d’ésotéristes ou d’étudiants en théologie, on pourrait se demander si cette réfutation présente encore un intérêt pour nos contemporains. Ces versets me semblent en réalité, de façon troublante, terriblement actuels.
Nous vivons dans un monde où les puissances et les dominations n’ont jamais été aussi présentes, parfois biens visibles (puissances politiques ou militaires), parfois insidieuses (médias sociaux, théories complotistes, idéaux moralisateurs).
Ces puissances, nouvelles idoles, nous appellent tous les jours en jugement (il faut avoir son compte Instagram, une Rollex, un light stick BlackPink), nous condamnent (pensons à bashing des adolescents, mais aussi au regard porté sur les étrangers) et enfin nous séparent de nous-même et de notre relation à la vie (poussant certains jusqu’au suicide physique, ou à ce suicide social qu’est le chômage ou le surendettement). Ces puissances vivent dans des cercles, de plus en plus éloignés de notre humble quotidien, et se reconnaissent entre elles à des clés, à des codes qui s’imposent comme de nouvelles lois. Malheur à ceux qui ne les adorent pas sous ces nouvelles lois, car les Puissances vont instinctivement s’en méfier : la fermeture actuelle des églises chrétiennes en Chine sur le plus léger manque aux normes de sécurité en est un bon exemple et rappelle singulièrement la fermeture des temples sous Louis XIV à partir de 1680.
Ces puissances, nous dit Paul, ont existé et existeront toujours dans ce monde mais ce n’est pas si important pour un chrétien. Ce qui est important, pour un chrétien, c’est de ne pas les reconnaitre comme Seigneurs ni de s’y asservir. Contrairement à ce qu’elles s’imaginent peut-être, ces Puissances ne sont pas si puissantes, elles ne permettent pas de ressusciter aux souffrances du quotidien, elles ne donnent qu’un faux sentiment de confiance en soi et surtout, comme dit Paul, elles sont « vides de sens » sur ce qui est le plus essentiel à l’homme : sa relation à Dieu.
En conclusion, c’est cette relation à Dieu, cette relation de confiance réciproque, filiale, que Paul nous invite à revendiquer aujourd’hui : cette relation transcende toutes les puissances de ce monde, elle n’est jamais remise en cause mais est au contraire confortée par Christ, elle nous porte dans notre quotidien parfois difficile, elle rend manifeste dans notre vie et notre mort la présence de Dieu lui-même. C’est cette présence vivante qui peut protéger notre cœur, « perpétuelle fabrique à idoles » comme dit Jean Calvin, de toute forme d’asservissement.
Amen.