Culte du 27 février 2022

Culte du 27 février 2022

Texte du jour (1 Co 15, 52-58)

En un instant, en un clin d’œil, au son de la dernière trompette ; car la trompette sonnera, les morts ressusciteront impérissables, et nous, nous serons changés.  Car il est nécessaire que ce corps périssable soit revêtu de l’impérissabilité, et que ce corps mortel soit revêtu de l’immortalité.

Quand cet être périssable aura revêtu ce qui est impérissable, quand cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture : La Mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; et le miracle produit par le péché, c’est la Loi. Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire à travers notre Seigneur Jésus Christ. Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermement assis, soyez inébranlables, persévérez dans l’œuvre du Seigneur, car vous savez que la peine que vous vous donnez n’est pas vide dans le Seigneur, 

Que deviendrons nous à la fin des temps, lorsque sonnera la « dernière trompette » ? comment faut-il comprendre cette « résurrection des corps » que Paul semble nous promettre ? Que dit d’ailleurs Jésus à ce sujet qui puisse nous éclairer ? 

La vision de la fin des temps de Jésus, son enseignement dans les évangiles quant à la « résurrection finale » fait toujours l’objet de vifs débats dans l’exégèse moderne. Depuis A. Schweitzer, pour qui la mission de Jésus perdrait tout sens sans cette résurrection des corps, à C.H. Dodd et J.D. Crossan qui considèrent tous les éléments eschatologiques des évangiles comme de seconde main, aucune réponse unanime n’a été apportée sur la position de Jésus sur ces questions de la fin. C’étaient peut-être des questions bien théoriques, bien élaborées, à poser à un guide spirituel comme Jésus qui insistait davantage sur l’expérience personnelle de Dieu que sur l’élaboration de scénarios systématiques[1] (d’autant qu’une abondante production apocalyptique existait déjà dans les milieux juifs de l’époque[2]).

Ce qui est certain c’est que Paul, fondateur d’Eglises, devra trouver des réponses aux interrogations de ses premiers disciples et élaborer une vision eschatologique fondé sur sa propre foi. Paul traite donc le sujet dans toutes ses lettres majeures : 1Th 4 13-18, 1 Co 15, 12-58 (communément appelé « l’évangile de la résurrection » du fait de l’ampleur de son développement), et Ro 8 :29 -30 – d’autres visions de la fin des tempes et de la résurrection des morts existent dans les épitres dites « deutero-pauliniennes » mais leur programme est si spécifique que les exégètes les attribuent à des disciples des générations suivantes (en Colossiens et Hébreux).

L’extrait du jour est bien de Paul et provient de ce long développement de « l’évangile de la Résurrection » et précise ce que Paul entend par l’immortalité acquise par le croyant à la fin des temps, une fin des temps dont nous allons voir qu’elle n’est pas peut-être pas si loin de nous que nous l’imaginerions …

Le discours de Paul se construit en trois temps.

Tout d’abord il nous rappelle que nous sommes des êtres soumis par nature à la destruction : le mot « impérissable » contient bien en français la racine étymologique périr, et le terme grec est encore plus fort parlant « d’anéantissement ». Ce terme n’est pas appliqué qu’à nos seuls corps mais aussi à nos actes : ce que nous accomplissons est aussi périssable. Nous nous souvenons des œuvres des grands hommes depuis environs 6 000 ans mais qu’en sera-t-il dans 10 000 ans, ou bien dans quelques milliards d’années lorsque le Soleil se transformera en supernova et réduira la terre en cendres. Voilà pour le coup une fin du monde objective, datée, qui nous rappelle que ce monde dans son intégralité est aussi périssable que nous. 

Ce corps, et ses réalisations, mourront donc mais le nouveau corps que nous revêtons, celui qui nous est donné par la Grâce de Dieu, ce corps-là lui est immortel : c’est le deuxième temps du discours de Paul. L’image est sans doute plus forte encore dans le monde juif de Paul qu’aujourd’hui : un autre corps c’est vraiment une autre vie, une autre identité, un autre destin que celui auquel nous destinaient les limites de notre corps biologique. Par la grâce de Dieu, le croyant sort du cycle de la vie et de la mort, et atteint une forme de densité qui lui permet d’espérer (et de souhaiter) vivre une vie en coïncidence avec Dieu, c’est-à-dire une vie sans péché. Paul en profite pour rappeler que le pire péché pour lui est celui de diviniser la Loi, d’en faire une idole garante de la Grâce de Dieu. Il n’y a pas de pire erreur pour Paul que de croire que la Loi propose « le miracle » de sauver celui qui lui obéit en tout point : cité dans notre contexte, Paul nous rappelle que la Loi, comprise comme une liste de commandement, est-elle aussi périssable. Par conséquent La Loi ne peut être la passerelle qui nous mène de ce corps périssable à notre corps sans péché, c’est-à-dire de notre vie quotidienne à une vie aux côtés de Dieu. 

Il n’y a en fait pour Paul qu’une passerelle qui permette le passage, comme il l’expose dans la troisième et dernière partie de son discours : cette passerelle, c’est le Christ. A travers le Christ nous dit littéralement le texte, nous passons, comme à travers cette porte dont parle l’évangile de Jean au chapitre 10 « car je suis la porte et celui qui passe à travers moi sera sauvé ». Cette traversée est loin d’être facile et Paul admoneste ses lecteursn à la persévérance, et surtout à la stabilité et à la fermeté : il faut faire avec assiduité et implication l’œuvre de notre Seigneur, Jésus Christ. Cette œuvre-là n’est pas vide, périssable, et c’est elle qui, pièce par pièce, nous couvre comme un nouveau corps impérissable.

Maintenant que nous en sommes arrivés là, à la fin de son discours, reconnaissons que nous ne sommes guère plus avancés qu’à son début … car que signifie exactement faire « l’œuvre de notre Seigneur » ? S’agirait de faire des « bonnes œuvres », qui pourtant sont toutes des œuvres périssables ? S’agirait-il d’obéir à certains enseignements du Christ, un peu comme s’il s’agissait d’une nouvelle Loi? en quoi au fond notre existence quotidienne est-elle moins périssable, ou le devient-il, du fait d’être croyant?

C’est au début du chapitre 15 que Paul nous livre sa clé pour comprendre la résurrection dans un nouveau corps du fidèle : ce n’est ni l’œuvre accompli, ni la conformité à un enseignement, mais la foi absolue en la possibilité de Christ ressuscité qui est le déclencheur, en un clignement d’œil, de cette résurrection personnelle. C’est la capacité à s’approprier, puis à affirmer cet événement absurde et insensé qu’est la résurrection à une vie immortelle de la personne du Christ. C’est la confession intime qu’il existe une vie plus forte que tout, une vie voulue par le Créateur pour nous qui s’affranchit des contingences du temps et de l’espace. Cette « nouvelle vie », ce nouveau corps, n’est pas une vie parallèle à mon existence quotidienne mais tout au contraire cette nouvelle vie envahit mon existence quotidienne, la stabilise, l’assied, la densifie sous l’effet de ma foi. Cette « nouvelle vie » survient en un clignement d’œil, à l’instant où nous réalisons la grâce incompréhensible que nous offre Dieu de ressusciter maintenant dans notre chair, comme le fit le Christ. Cette « nouvelle vie » acquise en un instant, se vit aussi dans la durée, car elle nous invite à persévérer, comme le fit le Christ, dans notre action pour ce monde, en particulier au service de notre prochain. Plus qu’un choix, cette vie à travers le Christ est un besoin : comme le dit le texte, il nous est « nécessaire », à nous croyants, de revêtir ce nouveau corps.

Maintenant que nous collecté tous les éléments du discours de Paul dans ce chaptire, remontons-le à l’envers pour bien comprendre comment la vision de Paul pour la fin des temps et la résurrection des morts. 

Le point de départ est notre confession que Christ est mort et ressuscité : quiconque peut affirmer avec ses mots et ses images qu’il croit en cette phrase, est lui-même ressuscité car il participe déjà à la vie dans le monde nouveau qu’a dévoilé l’événement de Pâques. Ressuscité à un nouveau destin devant Dieu, le croyant ne peut alors que reconnaitre le Christ comme Seigneur de sa vie, et sentir qu’il lui est vital d’œuvrer dans le sens de l’enseignement du Christ, tel que diversement témoigné dans les évangiles. Chacune des œuvres que le croyant accomplit dans ce sens, le revêt un peu plus de ce corps nouveau et impérissable mis au service de Dieu. Quand bien même le monde s’effondrerait, ce nouveau corps, ce nouveau destin, subsisterait, car il existe déjà auprès de Dieu :  comme l’affirme le catéchisme de Heidelberg, qui est un peu la confession de foi des réformés : « nous avons déjà notre chair au ciel ».

Cette vision d’un monde nouveau, qui s’ouvre à nous dès maintenant devant les yeux de notre foi, n’est pas incompatible avec une vision plus classique d’une fin des temps, d’une fin de cette Création, ou morts et vivants se retrouveront ensemble pour autre chose. Paul évoque bien, dans d’autres lettres, ce scénario pour les justes – sans mentionner nulle part, notons-le au passage, ce qui vivront les incroyants,  produit ultérieur d’une « faculté d’invention infiniment diverse [des Pères de l’Eglise] conjugué avec tous les arbitraires et toutes les fantaisies [3]» pour reprendre les mots de Barth.

Toutefois, dans ce chapitre de Corinthiens, Paul conclut – et nous conclurons maintenant avec lui –  que la fin du monde peut être comprise, être crue, comme déjà derrière nous, peuple de croyants. Nous vivons dans ce monde, mais pas simplement avec le destin d’êtres biologiques, voués à la naissance, à une vie mondaine, et au trépas. Nous vivons aussi pleinement une autre vie, chargée d’espoir, avide d’agir selon l’enseignement du Christ, et conscient de la chance d’avoir reçu cette Grâce si singulière d’une nouvelle vie, sans que ne nous sachions ni comment ni pourquoi.

Comme l’affirme le catéchisme de Heidelberg « bien que dans ce monde, notre chair est déjà au ciel ».

Amen


[1] Ce qui expliquerait que chaque spécialiste de l’eschatologie de Jésus ne manque pas de trouver des incohérences dans les déductions de son adversaire … Allison ironise ainsi de Kloppenborg, qui dénie des éléments eschatologiques dans Q : « il serait prudent de ne pas faire d’hypothèses de composition historique sur une source elle-même hypothétique » mais quand lui-même cite Luc 19.11 « la reine du Sud sera relevée (egeiro) avec les hommes de cette génération »comme preuve de la résurrection des morts chez Luc, il semble à peine plus convaincant 

[2] Collins identifie deux « clusters » de production de textes apocalyptiques, l’un à la période hellénistique (Daniel, Enoch, Jubilées…) et l’un au premiers siècle (Ezra 4, Baruch 2,3 …)

[3] Karl Barth, Esquisse d’une dogmatique, Labor et Fides, 2019 p 48

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