L’invitation au Grand Banquet

L’invitation au Grand Banquet


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 14,1.7-14. 
Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. 
Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : 
« Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. 
Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : “Cède-lui ta place” ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. 
Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : “Mon ami, avance plus haut”, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. 
En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; et qui s’abaisse sera élevé. » 
Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Prédication

C’est une grande chance pour moi de pouvoir m’adresser à vous tous aujourd’hui car j’ai un service à vous demander. Rassurez-vous, rien de très engageant, j’ai simplement besoin d’un renseignement.

J’ai la chance de recevoir ce midi, juste après le culte, Hélène Carrère d’Encausse, Elisabeth Bordes, et le cardinal Barbarin. Oui, je sais, les discussions risquent d’être houleuses à table … mais peu importe, ce qui me tourmente beaucoup c’est que, recevant rarement de telles personnalités, je ne suis pas certain de l’ordre selon lequel les placer à table … A votre avis ? qui doit s’asseoir à la droite à ma droite, de l’académicienne, du cardinal ou de la première ministre ? (Débat de l’assemblée)

L’ordre correct est le suivant : premier ministre, cardinal, puis l’académicien…  je vous laisserai vérifier.

Toutes les maîtresses, ou les maîtres, de maison le savent bien : un plan de table pour une assemblée nombreuse (mariage, baptême, …) peut devenir un vrai casse-tête, et pourtant c’est un passage obligé pour une fête réussie. Pour nous aider, évidemment, il existe de nombreux recueils dit « de bonnes manières » : les plus célèbres étant sans doute ceux de la baronne de Staffe au XIXème siècle, ou ceux de la baronne Nadine de Rothschild au XXème siècle, qui sont vos ouvrages de chevet, j’en suis persuadé.

Parmi les manuels, par contre, auxquels je ne saurais assez-vous conseiller de ne pas vous référer pour votre plan de table, se trouvent les évangiles et en particulier cette parabole. 

Sa structure paraît pourtant assez conforme à ce qu’on attendrait d’un manuel mondain et, si l’on suit cette première approche du texte, on peut distinguer alors deux parties :

  • Une première partie qui présente « les conseils aux invités » (« combien bien se tenir en société », et qui se termine avec la phrase « … qui s’abaisse sera élevé »)
  • Une deuxième partie, en écho ou en vis-à-vis , qu’on pourrait appeler « les conseils aux maîtres de maison » (c’est-à-dire « qui inviter pour bien réussir un dîner »).

Seulement voilà, ces conseils paraissent bien étranges …:

  •  « Comment bien se tenir en société » : « Prends la dernière place, afin que le maître de maison te replace ».  Singulier conseil qui ne manquerait pas d’exaspérer un maître de maison, obligé de reclasser en permanence des invités faisant assaut de modestie. 
  • « Qui inviter pour dîner réussi » : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents ». Voilà aussi un conseil étonnant : lorsque nous invitons un parfait inconnu, il faudra surtout se garder de sympathiser avec lui car il risque de devenir un ami … et il faudrait alors l’exclure des diners suivants. Sans compter que l’on finira bien par épuiser le stock d’inconnus du voisinage …

Tout cela parait bien confus et contradictoire, et cela l’est effectivement si l’on persiste à interpréter cette parabole selon les critères ou les objectifs d’un repas de famille. La lecture que je vous propose aujourd’hui, est de considérer que Luc se sert juste d’un épisode banal de la vie de Jésus, une invitation à un dîner, pour filer une métaphore qui lui tient à cœur et qu’il filera tout au long de son évangile (et en particulier dans notre chapitre 14)  : la métaphore du « Grand Banquet », c’est-à-dire du Banquet auquel Dieu nous invite, et pour lequel les règles applicables sont celles du Royaume de Dieu, ces règles tout à fait particulières, que, comme dit Montesquieu,  « Dieu connaît parce qu’il les a faites; qu’il a faites, parce qu’elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance. ».

Si nous relisons ce texte sous cet angle, tout devient alors plus clair, les deux parties identifiées précédemment deviennent en réalité trois : l’abaissement de l’orgueilleux, le relèvement de l’humble, l’invitation des faibles. Trois parties qui prennent sens à la fois si on les considère indépendamment, mais aussi si on les voit comme les étapes d’une progression du texte.

Tout d’abord, en les regardant indépendamment, la première partie nous affirme il n’y a pas d’ordre garanti, pas de hiérarchie dont un homme ou une femme peut se prévaloir (par leur naissance, leur richesse, leur savoir, leur statut social) pour se considérer comme plus légitime qu’un autre au Banquet de Dieu. Seul Dieu qui sonde les cœurs sait qui peut s’assoir à sa Droite et qui ne le peut pas.

Ensuite, deuxième partie, lorsque Dieu s’adresse à l’un de ses élus, il quitte de la première place de Gloire qui est la sienne pour aller jusqu’à l’invité et l’appeler, non comme un serviteur mais comme un ami : « Mon ami, dit Dieu, avance plus haut ». Même si nous nous en sentons indignes, ou peut-être parce que nous nous en sentons indignes, nous sommes appelés par Dieu lui-même à nous rapprocher encore et encore, davantage de Lui.

Enfin, qui est légitimement et largement invité à sa table selon la troisième partie ? Des pauvres, des estropiés, des aveugles, des boiteux : c’est-à-dire au fond chacun de nous si l’on regardait seulement à nos faiblesses et à la justice de Dieu : à nous si souvent aveugles à la miséricorde de Dieu à notre égard, à nous si souvent pauvres de charité envers notre prochain, à nous boiteux sur le chemin de sainteté dans la Création selon lequel nous devrions avancer chaque jour de notre vie et que nous n’arpentons que lorsque nous y pensons, ou lorsque cela nous arrange.

Les trois parties dans cette parabole prennent aussi sens pour le croyant dans leur succession, et peuvent lui dévoiler progressivement un chemin de foi : dans ce Banquet l’homme doit d’abord réaliser que c’est Dieu qui est source de toute Gloire et que l’homme n’a aucun mérite à son égard, aucun rang à réclamer ; abaissé devant Dieu, le croyant entend alors (deuxième partie) son appel « mon ami, monte donc » et réalise que malgré la différence incommensurable qui le sépare de Dieu, celui-ci l’invite comme un ami à ses côtés ; enfin il réalise dans la troisième partie que ce lien à Dieu est au-delà d’un lien d’amitié ou de parenté, c’est un lien plus profond qui l’unit à tous ses frères et sœurs en humanité, et l’invite à aller vers eux, quels qu’ils soient, car tous ceux qui se reconnaissent humbles devant Dieu peuvent être invités au Son Grand Banquet.

Trois mots clés en grec scandent d’ailleurs dans la parabole l’avancement progressif des trois parties : Archos pour la première partie (mot associés au pouvoir, à la puissance de Dieu devant laquelle ne peut que s’abaisser) / Doxa pour la seconde partie (la valeur de l’homme, sa réputation, le mérite que Dieu lui trouve, qui est aussi le mot utilisé pour la Gloire de Dieu) / Dikaia pour la troisième partie (la justice, évidemment la justice de Dieu dans ce monde, qui n’est pas présenté comme un fait réalisé mais comme le projet auquel le croyant se sent appelé, et qu’il va décliner à son tour dans le Monde). Ces trois mots, la puissance, la gloire et la justice, sont des attributs classiques de Dieu, et nous prouve – s’il en était encore besoin – que c’est bien du Banquet de Dieu dont on parle ici, et non d’un dîner usuel en famille.

C’est donc à ce Grand Banquet que nous sommes conviés, à ce banquet qui ne ressemble à aucun autre, et qui est présidé par Dieu en personne : c’est ce Banquet lui-même qui « est » la résurrection des justes, non comme une réalisation déjà accomplie mais comme l’espoir d’une vie nouvelle sous le regard de Dieu, une vie engagée à le suivre, conformément à l’enseignement du Christ que nous avons reçu aujourd’hui. On peut comprendre, indifféremment, le banquet de Dieu comme se tenant à la fin des temps, ou le comprendre comme se tenant en Eglise ou simplement dans notre vie quotidienne. Nous pouvons choisir nous y référer davantage en termes de salut éternel, ou en termes de Cène partagée au moment du culte, ou simplement comme une expérience particulière que nous vivons, riches de notre foi, dans notre quotidien. Quel que soit la vision du Banquet la mieux adaptée à notre propre foi, dans tous les cas, l’important dans ce Banquet n’est pas juste d’y assister, en tant que simple spectateur critique (ainsi que font les susceptibles pharisiens de notre texte). L’important est d’oser s’assoir à cette table, et de réaliser tout à coup avec la parfaite conviction de notre foi que nous en sommes des participants légitimes et attendus. Forts de cette conviction, que Dieu s’abaisse de sa Gloire pour nous appeler ses amis, nous comprenons alors que cette participation nous engage aussi dans ce monde, et pour l’avènement du Royaume de Dieu ici-bas, presque autant que Dieu s’y lui-même. 

Amen

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